Descente dans une école rurale de Tassrirt
S'assurer que ses affaires de travail sont toujours là,ouvrir les fenêtres pour aérer la classe poussiéreuse, avant d'aller chercher ses bagages personnels.
C'est justement la même situation que revit depuis cinq ans en pareille période, Fatima Ijjane enseignante à l'école primaire au village d'Ighir Wouriz. Une école bâtie nulle part. Dans un douar perdu entre les montagnes arides et glacées de Tassrirt dans la province de Tiznit. Pour arriver à son école, Fatima doit parcourir un trajet de 45km, dont la moitié est une mauvaise piste.
Les moyens de transport ne sont disponibles qu'une fois par semaine : chaque mercredi, jour du souk hebdomadaire de Tafraout. Le transport est assuré par les khtafa (transporteurs clandestins), moyennant 200 à 350 dh, selon les caprices de chacun. Fatima doit faire toutes ses provisions, car en cas de pluie, la route sera coupée et le village risque alors de tomber dans l'isolement total.
Dans ce cas, il arrive qu'Ighir Wouriz soit inaccessible pendant plusieurs semaines. Pour s’approvisionner , Fatima n'a pas le choix: c'est au souk hebdomadaire de Tassrirt le plus proche qu'elle peut le faire. Elle doit parcourir le jour du souk à pied quinze kilomètres, soit trois heures de marche, avec les villageois, sous la pluie et dans le froid glacial de la montagne. Au cas où elle tombe malade, elle n'a qu'à prendre son mal en patience, comme tous les habitants. Le village sombre dans un isolement extrême. N'étant pas couvert par le réseau de téléphone !. Et même à l'école, Fatima n'est pas mieux lotie, notamment, en hiver. A l'intérieur de la petite bâtisse qui lui sert de maison, les interstices des portes et fenêtres aèrent froidement chez elle.
En classe, en préfabriqué, elle et ses élèves grelottent de froid. A la première tombée de pluie, les toits suintent. L'école d'Ighir Wouriz comporte en tout deux classes. Dont une souffre des outrages du temps. Elle menace même ruine. Il a été décidé sa fermeture, cela fait longtemps. Depuis, chaque année, les villageois attendent sa restauration de la part des responsables .En vain !.Au terme de l'année écoulée, les élèves et leurs parents apprennent par ouï-dire qu'un « programme urgent » devrait bénéficier à leur école et permettre la construction d'une nouvelle classe de cours. Sans rien voir venir, par la suite. A l'ouverture de cette école au tout début, elle a accueilli quarante élèves. Une année après, ils étaient sept.
Cette année, Fatima accueille dans son école quatre élèves, soit deux tables au milieu d'une classe qui en compte trente-six. Un chiffre qui laisse perplexe eu égard à tant d’efforts pour assurer la généralisation de l'enseignement dans ce milieu rural. Pis, ces quatre élèves ne sont pas d’un seul niveau. Fatima doit enseigner quatre:de la deuxième année à la sixième. Comme l'an dernier, dans une même séance, elle fait la classe pour tout le monde. Une pratique anti-pédagogique qui renseigne sur le souci tant rabâché de la qualité de notre enseignement !. Ce n'est pas tout. Les élèves qui passent par cette école ne vont nulle part pour continuer leur scolarité. Ici la déperdition est un fait qui sévit et persiste, faute de structures de l'enseignement secondaire.
De mémoire d’habitant, tous les apprenants qui sont admis au collège à Tafraout, n'y sont pas allés. Les filles, nombreuses, qui ont quitté cette école au terme de la sixième année, sont restées au village pour vaquer aux travaux domestiques, dans l'attente d'un mariage en perspective. Malgré l'existence de Dar Taliba à Tafraout, pour accueillir les filles rurales admises à la première année de collège, les parents rechignent à y placer leurs filles. Si pour certains, les carcans de la tradition les empêchent de se séparer de leurs enfants, particulièrement les filles, le temps de leur scolarité, pour d'autres, la pauvreté reste une autre raison qui explique ce refus. Le coût du transport, pour les parents qui doivent rendre visite de temps à autre, à leurs progénitures reste insupportable pour eux qui sont pour la plu part de pauvres paysans. Mais il y a aussi l'interférence d'une autre aberration plus que dissuasive : les responsables de cette structure exigent honteusement de toute fille voulant être hébergée pour continuer ses études au collège un montant illégal de 1000dh. Ceci alors qu'en principe, ces maisons sont édifiées spécialement pour prendre en charge ces élèves issus de milieux démunis et lutter par conséquent contre l'abandon scolaire. Pour ce qui est des élèves, les plus attachés à l'apprentissage retournent dans les écoles coraniques.
D'autres émigrent vers les grandes villes pour chercher un travail. Suite à la sécheresse qui a frappé la région, les habitants du village d'Ighir Wouriz vivent dans le dénuement. Ils peinent à assurer l'achat de fournitures à leurs enfants scolarisés. Fatima n'arrête pas de trouver des difficultés de travail face à des apprenants sans matériel.
Lasse de cette situation, c'est elle qui met souvent la main à la poche pour les leur procurer. Les parents ont entendu parler à la radio, de l'opération « un million de cartables » qui seront octroyés aux élèves nécessiteux du monde rural. Mais, ironie du sort, leur école n'est même pas inscrite sur la liste des bénéficiaires !.Malheureusement, l'école d'Ighir Wouriz ne vit pas toute seule cet état surréaliste.
Le malaise est endémique dans notre monde rural marginalisé. Dans le voisinage immédiat, à titre d'exemple, à Afla Ighir, Aît Wafka, Amanouz, Tahala, Ammelnes, etc, nos écoles offrent un visage hideux et démotivant. Des portes et fenêtres endommagées exposant les usagers aux quatre vents ;des murs et toits lézardés perdant leur étanchéité ;des structures privées d'électricité, d'eau, de sanitaire… A se demander comment on ose parler encore de la fameuse qualité de notre enseignement, nouveau dada des hâbleurs dans notre école ! .Devant l'absence effrayante des conditions de travail décentes.
Les décideurs et ceux qui veillent à l'application de la charte de la réforme continuent de passer près de cette triste réalité.
Ils préfèrent, dans une schizophrénie inouïe, scander à chaque rentrée des slogans miroitant des lendemains meilleurs. Entre-temps, notre école continue de trinquer !.
Par: IDRISS OUCHAGOUR Sce: Libération 26/09/2008
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